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Rencontre avec le Dr Marc Zaffran, transfuge médical au Québec
05 mai 2009 | Par Isabelle Girard

Le médecin polémiste français et auteur, Marc Zaffran – alias Martin Winckler, passe à l’Ouest. Il émigre au Québec en tant que transfuge médical. Depuis plus de 20 ans, le controversé généraliste s’attaque au lobby de l’industrie pharmaceutique et à la formation des médecins en France. Il entame au Québec une recherche sur la formation des médecins à l’invitation du Centre de recherche en éthique de l’Université de Montréal.


Le Dr Marc Zaffran

Exclu de la radio publique France Inter et viré de la faculté de médecine de Paris V, Marc Zaffran est arrivé au Québec à la mi-février. Il compte s'y installer pour de bon avec sa femme et quatre de ses huit enfants. Médecin et auteur indépendant, il espère trouver ici une liberté de « penser le soin » aux antipodes de l’archaïsme du discours médical dominant en France. Dans un article publié dans Le Monde le 14 février dernier, il explique que la formation médicale en France est « élitiste, violente et antiscientifique ». Il désire donc fuir cette « caste hospitalo-universitaire » qui, selon lui, « interdit toute évolution du système de santé ».

Pourquoi un projet de recherche sur la formation des médecins ?
C’est la formation symbolique qui m’intéresse. On devient médecin en ayant en tête des modèles fantasmatiques : ceux du médecin de famille de Norman Rockwell, du chirurgien cardiaque, celui de la fiction en série télé ou encore le modèle de celui qui nous a appris ce que l’on sait. Je veux voir comment ces modèles transmettent des valeurs. Je vais comparer le monde médical francophone et anglophone au Québec pour identifier leurs points communs et les modèles qui ressortent de ces deux cultures, proches mais différentes.

Quelle est votre vision du système de santé québécois ?
C’est forcément partiel et partial, parce que ça ne fait pas assez longtemps que je suis ici. Mais ce que je ressens, c’est que vous avez ici des médecins qui sont, à mon avis, bien mieux formés qu’en France sur le plan scientifique. Ce n’est pas un modèle idéologique ni dogmatique, c’est ouvert. En 10 ans, je suis venu plusieurs fois au Québec. J’ai assisté à des tas de congrès où des médecins vous parlent essentiellement de ce qu’ils veulent faire de bon dans leur travail, plutôt que de parler de leurs revenus.

En France, ils ne parlent que de leur pognon. Ils ne parlent que du fait qu’ils ne gagnent pas bien leur vie, des repas qu’ils ont fait payer par les labos, des revenus, de l’administration et des patients qui sont leurs ennemis. Ici, les médecins continuent à faire de la formation médicale continue. En France, si vous ne voulez pas en faire, vous n’en faites pas.


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En quoi les médecins québécois seraient-ils plus ouverts que leurs confrères français ?
Ils sont beaucoup plus préoccupés de la relation de soins avec leurs patients qu’en France. Ils ont envie que les gens aillent bien et ils ont du respect pour eux. Ils sont conscients que dans les déterminants de la santé, il n’y a pas que la maladie, mais aussi les conditions sociales, l’habitat, la maladie mentale, etc. Ils sont conscients du caractère multifactoriel de la santé. Ce sont des gens concernés par l’écologie, l’environnement et la politique. Ils sont plus ouverts au reste du monde.

Au Québec, on parle beaucoup d’introduire le privé dans le système de santé. Qu’en pensez-vous ?
C’est une très mauvaise idée. À partir du moment où vous avez une intrusion du privé dans le service public, le privé s’adressera au public en faisant du marketing parce qu’il aura plus d’argent. Il va attirer des patients avec des arguments qui ne sont pas médicaux, mais avec des arguments de confort, d’apparat et de tape-à-l’œil. Les gens vont aller vers le privé. Ils vont dépenser l’argent du public dans le privé pour des soins qui ne seront pas améliorés et pas forcément plus rapides.

En introduisant le privé, vous offrez aussi aux personnes qui y exercent la possibilité de dire : « Au tarif de la prise en charge collective, ça va être dans huit jours. Au tarif de la prise en charge collective plus 500 dollars, ça va être... après-demain. » Par conséquent, on introduit deux classes de médecine qui ne seront pas du tout connotées à la qualité. Vous aurez vos soins plus vite, certes, mais vous ne serez pas forcément mieux soignés. Le type qui va toucher 500 $ de plus n’a aucune raison de prendre du temps parce qu’à chaque patient il aura 500 $.

Alors, quelle est la meilleure manière de s’occuper des gens ?
C’est d’évaluer leurs besoins. Il faut décider ce qui relève, ou non, de l’urgence et utiliser une technologie appropriée au moment où l’on en a besoin. En France, on laisse entendre aux médecins que s’ils ne font pas tout pour s’occuper des patients, ils risquent d’avoir des procès. Ça leur fait peur. Ils vont tout faire pour se couvrir. Les médecins sont aussi entraînés à faire des examens pour des raisons économiques, parce que plus vous faites tourner vos machines, mieux vous les rentabilisez. Le privé a une image à vendre et il réinvestit en permanence; donc, forcément, il vous fera payer plus cher.

Le système de soins français, selon vous, a les mains liées par l’industrie pharmaceutique. N’y a-t-il donc pas de contrepoids ?
Le contrepoids, c’est le patient informé, et le patient informé en collaboration avec le soignant. La solution vient de la communication entre médecins et patients par Internet. Quand le public et les médecins partagent des informations sur les « mensonges » qu’envoie l’industrie, là, on peut se défendre. Quand il y a d’un côté les médecins qui se font influencer et de l’autre, les patients qui se font aussi influencer et que les deux ne communiquent pas entre eux, on ne peut pas se défendre. En France, c’est ce qui se passe. Les médecins sont noyés sous des trucs de marketing et comme, en plus, règnent une méfiance et un mépris aussi réciproques entre les patients et les médecins, diviser pour mieux régner, ça marche. Or, plus la population est informée, moins elle se laisse manipuler.

À vous entendre critiquer la formation des médecins en France, ne risque-t-on pas d’importer de mauvais médecins à la suite de l’entente de mobilité Québec-France ?
Non. Ceux qui vont venir, selon moi, ce sont justement ceux qui sont critiques. Les médecins qui choisiront d’exercer au Québec le feront pour des raisons positives. On peut exercer la médecine en France, c’est pas un problème. Mais si on veut exercer une médecine de qualité, on ne pourra plus le faire en France d’ici quelques années. Le système s’y sera tellement dégradé – d’un côté, une médecine hypermédicalisée, hypertechnologique, hyperspécialisée dans les villes, et de l’autre, une médecine de famille paupérisée dans les campagnes –, qu’il n’y aura plus que des spécialistes. Ceux qui voudront faire de la médecine de famille viendront s’installer ailleurs. Comme ici on respecte mieux la médecine de famille, ils viendront ici et ils feront de la bonne médecine parce qu’ils veulent en faire. S’ils sont intéressés par la qualité des soins et la qualité du respect qu’on offre aux médecins, ils viendront ici.

 

« Rien de changé depuis Louis XIII »

Marc Zaffran/Martin Winckler n'a pas la langue de bois. Dans ses romans et sur plusieurs tribunes publiques, il dénonce, depuis plus de 20 ans, les vices de la « caste hospitalo-universitaire » française. Pour lui, la formation médicale et le système de soins en France n'ont pas évolué depuis l'époque de Louis XIII. Lorsqu'il se prononce publiquement sur la formation médicale, la contraception ou la relation patient-médecin, Winckler dérange.


Biographie

Marc Zaffran est né en 1955 à Alger. Études de médecine à Tours, en France, où il a pratiqué la médecine générale et l'enseignement jusqu'à ce qu'il emménage au Québec, en février 2009. Depuis 1987, il a publié plus de 35 livres : nouvelles, romans, manuels de vulgarisation médicale, traductions et essais sur les fictions télévisées. Son roman le plus célèbre, La maladie de Sachs, (POL), a été porté au cinéma par le réalisateur Michel Delville en 1999. Médecin à temps partiel et écrivain à temps plein, ses sujets de prédilection vont des droits des patients à la santé des femmes en passant par l'éthique du soin. Il collabore à de nombreux médias écrits et électroniques et anime un site personnel très fréquenté, le Winckler's Webzine.

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